Le Lieu Saint de Hasselt
Au bord du Zwarte Water, là où se jette la Vecht d’Overijssel et où la route du nord passait jadis par l’eau, se trouve Hasselt : une petite ville hanséatique sur une dune fluviale, avec une église-halle sur la place du Marché. Au milieu de ce bourg s’étend un terrain qui, des siècles durant, ne porta aucun bâtiment et fut pourtant dit saint. On le nommait la Heilige Stede, le Lieu Saint. Une chapelle s’y dressait, des pèlerins y venaient, une indulgence s’y gagnait — et lorsque cette chapelle fut rasée en 1590, les pèlerins continuèrent de venir. Vers rien. Pendant trois siècles.
1 Le miracle que nul ne peut prouver
Qui demande à Hasselt d’où vient le Lieu Saint s’entend généralement raconter une histoire qui commence par un Frison ivre. Au temps de l’inondation de la Saint-Marcel de 1219, dit-on, un champion frison frappa de son pot à bière le ciboire d’un prêtre, si bien que les hosties consacrées tombèrent à terre. Peu après, le sol profané fut frappé par un raz de marée. Dans une apparition, la Vierge ordonna alors de bâtir une église de réparation, qui devait être vénérée comme le tombeau du Seigneur.
Le récit existe bel et bien, mais il ne vient pas de Hasselt. C’est un exemplum du cistercien Césaire de Heisterbach, qui le consigna au treizième siècle sans nommer Hasselt. Ce n’est qu’en 1893 que le vicaire de Kampen B.P. Velthuijsen l’appliqua timidement au Lieu Saint ; un an plus tard, le curé de Hasselt Joannes R. van Groeningen le répandit dans tout le pays comme le véritable récit des origines de son lieu de pèlerinage.
Dans les sources médiévales, aucune preuve n’a jamais été trouvée que cet exemplum ait un rapport avec Hasselt. Un livre des miracles médiéval a bien existé ; il en subsiste un seul récit, celui de la guérison d’un jeune homme paralysé de Twente.
2 Ce que disent vraiment les chartes
La plus ancienne charte dont l’authenticité est établie date du 19 mai 1355. L’évêque d’Utrecht Jan van Arkel y déplace la fête de la dédicace de la capelle Sacramenti de Hasselt au dimanche après la Fête-Dieu et accorde une indulgence de quarante jours. Ainsi naquit l’Indulgence de Hasselt : un pèlerinage à date mobile, lié à une fête urbaine d’été avec marché et kermesse, qui allait survivre jusqu’au vingtième siècle.
Quelque chose a dû se produire peu avant 1356. Le 25 janvier de cette année-là, quatre berader — marguilliers — de la heiligher Stede achètent pour trois cent quatre-vingts vieux écus un domaine à Wijhe ; la chapelle disposait donc déjà de revenus considérables. Une charte du 23 juin 1357 la dit achevée, et l’évêque invoque les nombreux miracles et le grand afflux de peuple pour y fonder une vicairie.
La manière dont on y priait nous est connue par les formules d’indulgence. Dès 1374, l’hostie consacrée était conservée sous l’autel, comme dans un tombeau, et les pèlerins tournaient humblement autour de cet autel isolé, aussi souvent qu’ils le pouvaient. À Zwolle, on a exhumé dans les années quatre-vingt une enseigne de pèlerinage du début du quinzième siècle, portant un ostensoir, un prêtre à côté et l’inscription hoc est corpus Christi hasselt.
3 Trois siècles à genoux sur un terrain vide
Le 28 octobre 1582, le Lieu Saint fut pillé : les statues et les ex-voto disparûrent, les autels furent abattus. En juillet 1590, la chapelle délabrée fut entièrement démolie et le magistrat interdit le pèlerinage — une interdiction qu’il fallut répéter année après année. En 1612, la ville dressa des baraques de soldats sur le terrain, en fit un tas de fumier et y éleva en 1616 une potence pour dissuader les fidèles. Sur le plan de ville que Joan Blaeu publia en 1649, le Lieu Saint est donc un espace vide.
Et pourtant ils venaient. Lors de l’indulgence de 1659, un miracle punitif se serait même produit : la ville avait renforcé la garde, mais un incendie soudain près de l’hôtel de ville appela les gardes ailleurs, si bien que plus de cent pèlerins purent gagner le Lieu Saint. Ils y rampaient à genoux, car l’objet du culte n’était plus là — seul restait le lieu. À l’Enkpoort, en face de ce terrain, huit à dix mille saisonniers allemands s’embarquaient chaque année pour la Hollande. De père en fils, ils faisaient une génuflexion sur ce sol devenu méconnaissable, pour une traversée sûre du Zuiderzee.
En 1891, la paroisse racheta la partie la plus importante du terrain ; le 19 juin 1892, l’Indulgence de Hasselt fut rétablie sous son ancien nom. Cette année-là vinrent environ mille pèlerins, cinq mille vers 1910. La nouvelle église du Lieu Saint fut consacrée le 24 octobre 1933, avec au-dessus de la porte du parc des processions une inscription latine qui nomme l’endroit un refuge des affligés et des désespérés. Après 1955, l’Indulgence de Hasselt ne fut plus célébrée, et le dernier pèlerinage collectif est enregistré le 15 juillet 1964. Et pourtant, à la Fête-Dieu, des gens se rassemblent encore sur cette terre où la chapelle ne se dresse plus depuis bien quatre cents ans.
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