Le Drac de Beaucaire
Là où le Rhône coule large et sombre au pied du rocher du château de Beaucaire vit, selon la tradition provençale, le Drac : un dragon des eaux capable de se rendre invisible et tout aussi capable de marcher parmi les hommes sous les traits d’un riche marchand. Quiconque travaillait sur cette berge comptait avec lui. Le récit le plus célèbre du Drac ne parle pas d’un héros armé d’une épée, mais d’une jeune lavandière qui disparut sept ans sous l’eau et revint avec un don qu’elle paya cher.
1 L’écuelle de bois sur l’eau
Un matin d’été, une jeune femme de Beaucaire descendit vers la berge avec son panier de linge. Elle venait d’être mère et lavait pour les maisons du quai. Tandis qu’elle battait et rinçait, une gracieuse écuelle de bois passa au fil de l’eau, luisante d’humidité et bien trop belle pour qu’on la laisse partir. Elle se pencha et tendit le bras.
Au même instant, deux bras se refermèrent sur sa taille. L’eau s’ouvrit comme une porte et se referma au-dessus de sa tête sans laisser le moindre cercle. Le panier resta debout, le linge mouillé était encore sur les pierres, et quand les voisines l’appelèrent, seul le fleuve répondit.
Les mariniers de Beaucaire surent aussitôt qui l’avait prise. Le Drac, disaient-ils, attire depuis des siècles avec ce qui flotte : une coupe, un anneau, une pièce d’or qui tourne lentement. Qui y porte la main est entraîné au fond. Sur l’autre rive, Tarascon avait son propre monstre, mais on tenait le Drac pour pire, car il pouvait devenir invisible et marcher tranquillement parmi les vivants.
2 Sept ans sous le fleuve
En bas, le Rhône se révéla creux. La femme entra dans des salles de lumière verte, aux murs de pierre qui n’avaient besoin d’aucun mortier et aux sols où le sable formait des bandes comme dans un jardin. Le Drac ne l’avait pas prise pour la dévorer : dans un berceau dormait son fils nouveau-né, le Dracounet, et cet enfant avait besoin d’une nourrice humaine.
Sept années durant, elle l’allaita et le soigna. Chaque soir on lui remettait un petit pot d’onguent, une graisse aussi translucide que le saindoux d’anguille, dont elle devait enduire tout le corps du petit. Ensuite elle se lavait les mains dans une jatte d’eau que le Drac préparait lui-même. L’onguent rendait l’enfant invisible à tout regard, au sien compris, et l’eau retirait de ses doigts le pouvoir reçu.
Un soir, lasse de sa tâche, elle oublia la jatte. Le lendemain matin, en s’éveillant et en se frottant le visage, un peu de graisse lui entra dans l’œil droit. Elle leva les yeux et vit l’enfant jouer sur le fond, vit les couloirs derrière les salles, vit le Drac lui-même sous la figure d’un homme aux larges épaules. Elle ne dit rien. Sept ans elle se tut sur tout ce que cet œil-là voyait.
3 La foire et l’œil volé
Les sept ans écoulés, le Drac tint parole. Un matin, la femme se retrouva sur la berge, à son ancien lavoir, sèche, vieillie et porteuse d’une histoire que personne ne croyait. Elle reprit sa vie en ville comme elle put.
En juillet vint la grande foire. Beaucaire se couvrait alors de tentes jusque loin dans les prés hors les murs : draps de Flandre, soie de Gênes, cuir, sel, huile, chevaux et épices, pendant des siècles l’un des plus grands marchés d’Europe. Entre les échopes marchait un négociant bien mis, et de son œil droit elle le reconnut aussitôt. Par vieille habitude elle le salua et demanda comment se portait le petit.
L’homme se figea. «De quel œil me vois-tu ?» demanda-t-il. Elle le montra, car mentir ne lui vint pas à l’esprit. Il leva la main, souffla ou frappa — les conteurs varient — et au même instant cet œil devint aveugle. Avant que les passants se soient retournés, il avait disparu. Jamais plus personne ne vit le Drac à Beaucaire, et jamais plus la lavandière ne vit de cet œil. Son image, elle, est restée : le Drac demeure l’emblème de la ville et défile chaque été dans le cortège des fêtes de la Madeleine.
Vie FelineKattengedrag en vachtverzorging
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