Les chèvres volantes de Branst
Le long de l’Escaut, quand les digues bleuissement au crépuscule, un seul bruit étrange suffit à réveiller tout un village. À Branst, ce bêlement est devenu un récit—et un surnom.
1 Temps de guerre et assiettes vides
C’était le temps de guerre, raconte-t-on à Branst, une période où l’on tranchait le pain très fin, et l’espoir plus fin encore. Dès qu’un son pouvait rappeler la viande, on entendait aussitôt gronder son propre ventre. La vie, alors, n’était pas faite de grandes prouesses, mais de petites chances: une poule qui pond encore, un champ épargné, une grange où peut-être—peut-être—quelque chose attend.
Et puis le bruit a couru. Quelqu’un avait entendu une chèvre. Pas une chèvre ordinaire franchissant une barrière ou longeant une cour, mais une chèvre cachée. Dans une grange, disait l’un. Dans les schorres, près de l’Escaut, disait l’autre. Le bêlement se faisait entendre le soir, quand l’air se refroidit et que les voix portent plus loin. Comme si l’animal appelait: « Me voici. Venez me prendre. »
La faim fait d’un village une seule oreille. La nouvelle alla de porte en porte, de ferme en ferme, et bientôt chacun avait presque vu la chèvre. Mais: qui y avait droit? À qui était-elle? Et qui oserait aller voir le premier?
2 Un bêlement venu du ciel
Des promeneurs sur la digue s’arrêtèrent là où la terre finit et où l’eau commence à penser. Ils écoutèrent. Le son venait des roseaux, de la plaine humide, du crépuscule glissant sur les schorres. « Là », chuchota quelqu’un, « là dans le vert. »
Mais il n’y eut pas qu’une version. Certains jurèrent que le bêlement ne venait pas des roseaux, mais d’en haut. Du ciel, comme si une bête invisible tournoyait au-dessus de la vase. Une chèvre volante—voilà qui sentait la moquerie, la superstition, ces histoires qu’on raconte près du feu quand le vent griffe les vitres.
Pourtant, ce soir-là, on verrouilla portes et fenêtres plus solidement. Pas seulement par avidité ou jalousie—par crainte. Car une chèvre qui vole n’est plus une bête; elle devient un signe. Un esprit mauvais, un feu follet à cornes. Dans un village qui avait déjà tant vu, cette menace trouvait naturellement sa place parmi les ombres.
Et le bruit grandissait. À chaque détail raconté, la chèvre devenait plus grande, plus farouche, plus insaisissable. Parfois, un récit est cela: un animal qu’on ne peut attraper, parce qu’il a déjà commencé à vivre dans la bouche des autres.
3 Le curé interrompt la messe
La dispute ne vint pas en silence. Elle rongea les jours jusqu’à entrer dans l’église. On dit que les gens de Branst échangèrent des mots entre les bancs, que les regards se piquèrent tandis que l’encens montait et que la messe continuait comme si le ciel était sourd.
Le curé se tenait là, dans ses habits, avec une voix habituée aux fautes et au pardon. Il entendit le grondement, vit des mains prêtes à se tendre, et comprit: ce n’était pas une agitation pieuse, mais la faim qui commençait à mordre.
Alors il fit quelque chose d’inhabituel: il termina la messe plus tôt. Non pour fuir, mais pour remettre le village sur terre. « Venez », proposa-t-il, « si cela vous tourmente tant, allons voir ensemble. La vérité parlera. »
Une petite troupe se mit en route vers l’endroit où l’on attendait la chèvre—certains avec des pelles, d’autres avec une corde, beaucoup avec pour tout bagage un espoir crispé. La porte de la grange s’ouvrit. L’obscurité à l’intérieur sembla respirer. Et, à cet instant même, comme si elle se jouait de leur certitude, quelque chose jaillit d’un coin caché: un oiseau, vif et farouche, dont les ailes soulevèrent la poussière.
Une bécassine. Pas de chèvre. Pas de viande. Pas de butin. Seulement un oiseau qui, surtout en mai, peut produire un son étonnamment proche d’un bêlement. Et quand il s’envola, le bruit sembla—pour ceux qui le désiraient—rester un battement de cœur au-dessus de leurs têtes. Voilà la « chèvre volante »: non des sabots, mais des plumes.
4 Un surnom qui s’accroche
Certains malentendus s’effacent dès qu’on en rit. D’autres demeurent, justement parce qu’on peut en rire. Branst hérita de son sobriquet et le porta longtemps: « les chèvres volantes ». Non parce qu’on croyait vraiment à un bouc ailé, mais parce que l’histoire était trop belle pour être abandonnée.
Elle avait tout: la guerre, la faim, un village qui se querelle jusque dans l’église, et un curé qui arrête la messe pour attraper la vérité—avant de rentrer les mains vides.
Et c’est aussi cela, Branst: non le village sot de la moquerie, mais celui qui montre combien une communauté peut vibrer au moindre bruit étrange, comment la nature et la nécessité se rencontrent dans un malentendu. Les schorres restèrent des schorres, la digue resta digue, et la bécassine continua de chanter de sa voix singulière. Mais désormais, on y entendait aussi autre chose: le début d’un récit.
Encore aujourd’hui, le nom se dit avec un clin d’œil. Et quand le vent du soir glisse sur l’Escaut et que quelqu’un, au loin, capte un étrange « bêlement », il y en a toujours un pour dire: « Vous entendez? À Branst, elles revolent. »
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